Sélection du cycle #2 de IN SITU PLATFORM



Le programme IN SITU PLATFORM (2025–2028) offre un dispositif de soutien innovant et efficace aux artistes émergents pour développer la création dans l’espace public et les lieux non conventionnels à l’échelle européenne. Il se présente sous la forme d’un consortium international coordonné par Lieux Publics, réunissant plus de vingt partenaires de plus de vingt pays — dont L’Art Rue, qui représente la Tunisie et ses artistes émergents.  


Sur quatre ans se dérouleront trois cycles. Après une première sélection rigoureuse, 66 artistes émergents issus de 24 pays et présentant 49 projets sont invités à poursuivre la phase de recherche de ce deuxième cycle d’In Situ. 


Parmi les candidatures tunisiennes sélectionnées :


- Afef Omri — Audioclopedia  

- Ahmed Ben Abid — Tracked/Unplaced  

- Asma Mokni (austin), Khaled Marwani, Yakin Guedri — ى (Echo)




Audioclopedia / Afef Omri


Audioclopedia est un projet artistique participatif et évolutif qui explore le son comme outil de représentation sensible, politique et collective de l'espace vécu. À la fois plateforme en ligne et dispositif créatif in situ, Audioclopedia invite les habitants à enregistrer, partager et géolocaliser des sons, des récits et des paysages sonores liés à leur environnement quotidien.

Le projet s'appuie sur une plateforme numérique existante (www.audioclopedia.org), conçue comme une archive ouverte et contributive. Sur cette base, Audioclopedia se déploie dans l'espace public à travers de multiples formats : promenades guidées à l'écoute, sessions d'enregistrement collectives, ateliers participatifs, installations et dispositifs d'écoute in situ ou mobiles. Ces formats transforment temporairement des sites urbains ou périurbains en espaces d'écoute, de rencontre et de narration collective.

L'objectif artistique du projet est de modifier les perspectives dominantes sur la ville et les territoires en privilégiant une approche sonore, immersive et contextuelle. Le son devient un moyen de révéler des récits invisibilisés, des mémoires locales, des pratiques informelles et des tensions sociales ancrées dans l'espace.

Audioclopedia ne se contente pas de documenter des sons, elle active des processus de co-création dans lesquels les participants deviennent les auteurs et les médiateurs de leurs propres espaces.

Dans le cadre d'IN SITU, Audioclopedia propose d'expérimenter des formes artistiques en lien étroit avec les communautés locales.

Le premier cycle que je propose de développer avec IN SITU se concentre sur la région de Chott el Jerid, dans le sud de la Tunisie, un territoire symbolique, à la fois réel et imaginaire, façonné par l'histoire, les migrations et les voix. Le projet vise à rendre audibles les paysages humains et sensibles de cette région écologiquement vulnérable, dont le tissu urbain subit une transformation accélérée, à travers la collecte, la spatialisation et la diffusion partagée de chansons populaires, de récits et d'ambiances sonores.

Audioclopedia se situe à la croisée de l'art sonore, de la recherche artistique, de la cartographie sensible et de la médiation culturelle. Le projet prône une pratique de l'espace public comme espace commun, traversé par de multiples voix, où l'écoute devient un acte artistique, social et politique.




Tracked/ Unplaced / Ahmed Ben Abid


Tracked / Unplaced est une installation vidéo spécialement conçue pour l'espace public. Il s'agit d'un extrait de mon projet de recherche en cours intitulé Unknown Sea, qui explore les thèmes de la migration, de la surveillance et de la condition d'être visible sans appartenir.

Le projet s'articule autour d'un système mobile et peu sophistiqué : un algorithme de suivi facial basé sur Python et installé sur un Raspberry Pi. Développé à travers des expérimentations DIY et des ateliers à Tunis, le système détecte les visages en temps réel et génère des sorties visuelles et textuelles instables qui s'affichent sur des écrans installés dans l'espace public. Les visages sont fragmentés, retardés, dupliqués ou partiellement effacés. Les images ne se stabilisent jamais, résistant à l'identification et à la permanence.

Plutôt que de produire de la reconnaissance, la technologie révèle la tension entre visibilité, contrôle et déplacement.

Ce processus reflète un discours dominant en Tunisie connu sous le nom de « fuir le trou », la croyance que le départ est le seul avenir possible. Depuis la révolution de 2011, l'instabilité politique et la précarité économique ont intensifié cette logique, conduisant de nombreux jeunes à la migration ou au repli psychologique. Tracked / Unplaced se concentre sur la suspension plutôt que sur le mouvement : l'expérience d'être présent dans un lieu tout en restant socialement, politiquement ou symboliquement sans place.

L'installation fonctionne de manière autonome, sans intervenants. Les passants font partie intégrante de l'œuvre simplement en circulant dans l'espace. Leur présence active le système, produisant des images qui font écho aux mécanismes de surveillance déjà intégrés dans la vie urbaine quotidienne. Les sorties sonores et textuelles sont générées à partir du comportement du système et du matériel développé lors d'ateliers précédents, créant un environnement audiovisuel en constante évolution.

L'espace public n'est pas une toile de fond neutre, mais une composante essentielle de l'œuvre. Les rues, les places ou les zones de transit deviennent des lieux où la migration, le contrôle et la visibilité deviennent tangibles. Ancré dans des perspectives décoloniales, Tracked / Unplaced évite les représentations illustratives ou folkloriques de la migration. Il propose plutôt une expérience située qui invite à réfléchir sur qui est vu, qui est suivi et qui reste sans place dans l'espace public contemporain.




ى (Echo) / Asma Mokni - Khaled Marwani - Yakin Guedri


ى (Echo) est une performance participative qui explore la manière dont la mémoire individuelle préserve et régénère le patrimoine collectif de la danse.

L'œuvre commence par un moment intime : un participant entre dans un petit espace sombre et est invité à exécuter un mouvement traditionnel dont il se souvient, quel qu'en soit le fragment. Lorsqu'il ressort dans l'espace public, il découvre un groupe de danseurs et de spectateurs qui reproduisent son geste, l'amplifiant et le transformant. Chaque participant sème sans le savoir la graine du mouvement suivant, jusqu'à ce qu'une chorégraphie commune émerge de nombreux souvenirs personnels.

L'œuvre souligne le fait que le patrimoine culturel n'est pas une archive figée, mais un organisme vivant qui dépend des personnes qui s'en souviennent. La performance crée un cycle de transmission, où le privé devient public et où un geste individuel devient un vocabulaire collectif. Chaque participant façonne le résultat, laissant une trace qui se confond avec les autres, à l'image de la mémoire elle-même.

La pièce est conçue pour les espaces ouverts, les rues, les cours ou les zones de transition, où les passants peuvent assister et se joindre naturellement au rituel du mouvement. Dans la phase finale, les danseurs assemblent les gestes accumulés en une chorégraphie complète, que le public est invité à apprendre et à interpréter ensemble, transformant ainsi le patrimoine individuel en une incarnation partagée.

ى (Echo) n'est pas une reconstitution de la tradition, mais une réactivation d'un moment où la mémoire culturelle est reconstruite à travers le corps, la vulnérabilité et la transmission. Il pose la question suivante : combien de temps le patrimoine survit-il si nous cessons de nous souvenir ?

Et tout autant : quelle puissance acquiert-il lorsque nous nous souvenons ensemble ?


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